La mémoire créative de la révolution syrienne

« Les pages d’histoire doivent pouvoir être lues pour pouvoir être tournées » Nicole Lapierre

Entretien avec Sana Yazigi, responsable du site « La mémoire créative de la révolution syrienne »Creative memory

L’art, la culture et la révolution

La révolution a changé en profondeur la société syrienne. Avant, nous vivions dans une culture de silence, de peur et d’interdits. Mais cette chape de plomb est tombée et elle a libéré la parole et les modes d’expressions des Syriens. Depuis, tout le monde s’exprime, écrit, veut se faire entendre. La révolution a agi comme un véritable révélateur.

Depuis le début de la révolution, les gens ont pu commencer à s’exprimer librement, non seulement le citoyen ordinaire mais aussi les artistes qui se sont engagés à refléter la révolution et ses demandes légitimes dans leurs différentes oeuvres. L’écart, auparavant très important, entre le monde artistique et intellectuel d’un côté et les gens de l’autre, s’est considérablement réduit. Et l’art est devenu plus populaire. C’était donc intéressant de voir ce changement dans notre culture. D’un seul coup, l’artiste et l’intellectuel se sont mis à dire le réel, à parler de ce qui lie les gens entre eux. Ce changement est crucial, et les pouvoirs publics le savent bien. Ils ont toujours eu conscience du danger que ça représentait et c’est la raison pour laquelle l’éducation artistique est inexistante en Syrie depuis les années 80.

Nombre d’artistes et d’intellectuels ont soutenu la révolution dès le début ; ils ont accompagné le mouvement, même si on ne peut pas dire qu’ils en aient été les instigateurs. Ils ont souvent arrêté leurs activités habituelles en solidarité avec le peuple afin de ne pas véhiculer une image faussée de ce qui se passait en Syrie.

Je raconte souvent l’histoire d’une jeune femme graffeuse de Douma, une banlieue très conservatrice de Damas. Grâce à son voile, elle pouvait facilement cacher sa bombe et graffer sur les murs des slogans contre le régime, dès que les policiers tournaient le dos. J’ai trouvé que cette histoire était frappante. Comment cette fille que rien ne prédisposait à ça a pu avoir cette irrépressible envie de s’exprimer et de le faire en prenant de gros risques ?

Il s’agit souvent, encore aujourd’hui, d’actes de résistance symbolique mais qui est importante à bien des égards. De nombreux groupes essaient toujours de travailler là où c’est encore possible et de montrer la résistance du peuple syrien.

Anas Salameh

©Anas Salameh ; « They Buried my soul…in their rotten souls »

La mémoire créative de la révolution syrienne

Lorsqu’en 2012, j’ai quitté la Syrie avec ma famille pour m’installer au Liban, j’ai commencé à réfléchir sur les moyens à notre disposition pour documenter ce qu’il se passait en Syrie. Je voulais trouver un moyen de contrer le discours officiel de l’Etat qui prétend depuis le début des manifestations, qu’il ne se passe rien en Syrie et que tout va bien. Il s’agissait de mettre en avant les modes d’expression des citoyens, de montrer qu’ils étaient toujours mobilisés et qu’il y avait une myriade d’œuvres et d’initiatives individuelles qui voyaient le jour au quotidien.

En tant que graphiste et ancienne chef de projet de « l’agenda culturel » que j’ai géré en Syrie durant 5 ans (2007-2012), j’ai très vite été frappée par cette fluidité d’expression dans les premières semaines de la révolution. Quand, début 2013, j’ai commencé le travail de recherche sur internet pour le site, j’ai découvert ce que les gens continuaient à faire en Syrie et j’ai été très surprise par la profusion des formes d’expression rencontrées. Initialement, on ne se doutait pas qu’il y aurait tant de matière. C’est face à cette multitude d’expressions que je me suis convaincue de la nécessité de créer le site La mémoire créative de la révolution syrienne. Le site est lancé en 2013 autour d’une équipe de plusieurs personnes aux parcours et aux missions très variées. Il faut dire que ce travail a été rendu possible grâce au soutien de la fondation allemande, Friedrich Ebert Stiftung, du ministère norvégien des Affaires étrangères et de l’Institut français de Damas et, dans une moindre mesure, du CCFD Terre Solidaire et du British Council (pour la première année).

Le site est bien entendu un projet culturel mais il est aussi éminemment politique. La raison première de notre action est de rappeler au monde entier ce que Bachar El Assad veut à tout prix qu’on oublie : les manifestations pacifiques de 2011. Pendant des mois, le peuple syrien a manifesté en chantant, en dansant, de manière pacifique et ce, même face aux balles. Aujourd’hui, c’est la guerre et personne ne le nie. Mais il faut se rappeler pourquoi c’est désormais la guerre, en donnant la parole aux Syriens et à toutes leurs expressions artistiques et culturelles : voilà la raison d’être du site.

Ce site est conçu comme une bibliothèque de documentation de la mémoire de la révolution dans son coté pacifique et civile, auquel très peu de médias s’intéressent. Ce n’est pas seulement un répertoire de l’art lié à la révolution. C’est bien plus large : on regroupe toutes les formes d’expression produites pendant la révolution, qu’elles soient intellectuelles ou artistiques. Il y a des œuvres d’artistes mais également beaucoup de graffitis et d’œuvres réalisés par des gens ordinaires, par le peuple. C’est incroyable tout ce que les Syriens ont pu produire et l’inventivité dont ils font preuve, alors que pendant plus de 40 ans, ils n’avaient pas le droit de s’exprimer. Et c’est profondément frustrant et même blessant qu’aujourd’hui tout le monde semble avoir oublié le peuple syrien. Est-ce qu’on sait qu’après quatre ans de révolution, il y a encore des Syriens qui se rebellent contre le régime quotidiennement et pacifiquement au cœur de Damas ? Leur message est simple : souvenons-nous du sens de la révolte de 2011 ; c’était une lutte pour la liberté et la justice. Aujourd’hui, ces personnes continuent de risquer leur vie pour dire ça ; mais qui sait que ces insoumis existent ?

Concrètement, on a trié les œuvres par catégories afin que chacun puisse y trouver ce qu’il recherche. Des intellectuels reconnus comme Hassan Abbas [1] ont écrit des textes de présentation pour chaque catégorie afin d’expliquer la symbolique de chaque mode d’expression et que le visiteur puisse ainsi contextualiser les œuvres. Par exemple, les banderoles étaient par le passé l’apanage de l’État, elles étaient utilisées uniquement pour la propagande étatique, alors qu’aujourd’hui elles sont le support des revendications du peuple. La plupart du temps, c’est l’équipe qui recherche les œuvres mais les particuliers peuvent aussi nous envoyer des contenus, que nous étudions collégialement avant la mise en ligne. Nous vérifions minutieusement toutes les informations concernant les œuvres que ce soit les titres, les sources ou les auteurs. C’est un travail laborieux car nous sommes une petite équipe et que nous collectons beaucoup d’œuvres via les réseaux sociaux.

Quant au contenu du site, il est incroyablement diversifié tant sur la forme que sur le fond. On y retrouve beaucoup d’œuvres sur la résistance contre Bachar El Assad, sur la guerre mais aussi contre Daech. Car partout en Syrie, l’action continue tant que c’est possible : c’est facile de le voir grâce au site, car les œuvres sont classées par date et il y en a de nouvelles tous les jours.

A l’heure actuelle, les choses qui nous manquent le plus pour aller de l’avant, ce sont des partenaires. Nous avons besoin bien sûr de partenaires financiers, mais des appuis sur les aspects techniques nous seraient aussi d’une grande utilité. Pourquoi ne pas imaginer par exemple des partenariats avec des centres de recherche, de documentation et d’archivage ?

Mémoire, pardon et justice

©Niraz Saied ; « Femmes au camps de Yarmouk »

Camps de YarmoukCes derniers mois, nous avons participé à quelques événements à Paris et Berlin où j’ai pu me rendre compte de l’importance conceptuelle de notre travail. J’ai appris beaucoup de choses sur la mémoire et le travail d’archivage, non seulement d’un point de vue technique mais aussi conceptuel. J’ai découvert les textes de Derrida sur les écueils de l’archive, sur la mémoire et sur le pardon. Travailler sur la mémoire et l’archive est un préalable et j’ai découvert que le pardon est un processus très long, d’abord social puis politique, et qu’il ne signifie pas que l’on oublie. Le pardon, c’est surtout ne pas oublier, le pardon c’est le « non oubli ». Or, pour le moment, l’idée même de pardon en Syrie est inconcevable.

Je voudrais aussi insister sur l’idée de « justice ». Derrida et d’autres philosophes insistent beaucoup sur la justice. C’est un préalable fondamental. Sans justice, on ne peut pas avancer : les principaux responsables des massacres commis et des atteintes aux droits de l’Homme doivent être jugés. En effet, avant toute chose, il faut rendre la justice car sinon, on doit s’attendre à des années de malaise.

Au final, notre souhait, c’est que la matière très dense du site constitue un petit musée qui puisse servir aux écrivains et aux chercheurs. Que ces derniers puissent, grâce à toutes ces œuvres, réfléchir au sens politique, social et historique de la résistance. Ces perspectives nous encouragent à continuer notre effort et même à l’intensifier. On ne peut pas baisser les bras même si la voix des armes est forte. On existe, la société civile syrienne est encore vivante et résistante, bien plus qu’on ne l’imagine et c’est important de se lever encore et toujours et de prouver qu’on est encore là. Et qu’on continue…

S.Y.

Le site internet de la « Mémoire créative de la révolution syrienne » est à retrouver à cette adresse : www.creativememory.org

[1] Fondateur de la Ligue syrienne de la citoyenneté

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s