La place de l’artiste dans nos sociétés en devenir

Marc Mercier, depuis les rives bleues (parfois tentées de rouge) de la Méditerranée marseillaise.

Nos exposés/débats/réflexions/visites de notre groupe joyeusement informel de Pensée et Pratiques à Casablanca en janvier 2015, se sont terminés par la présentation d’un Etat des lieux de la culture au Maroc et un compte rendu des Etats Généraux de la Culture qui se sont tenus en novembre 2014. Il nous faut saluer le travail méticuleux accompli par l’équipe de Racines qui nous a fait prendre conscience de l’urgente nécessité d’une politique culturelle digne de ce nom au Maroc.

IMG_9333

Question de cœur. Je voudrais revenir sur une question que j’ai posée ainsi : « L’objectif de vos travaux (si j’ai bien compris) est de placer la culture au cœur du développement du Maroc. Mais que trouve-t-on au cœur de la culture ? Des infrastructures, des publics, des œuvres et les artistes. Il me semble que dans votre étude il manque les artistes, il manque la parole des artistes. Pourquoi ? » A cela, il nous a été répondu que les artistes ont sciemment été écartés de cette étude et réflexion parce que 1) le champ culturel dépasse largement la seule production artistique, 2) des histoires d’égo empêchant les artistes d’avoir une pensée au profit de l’intérêt général. Mon propos (ci-dessous) va s’adosser certes sur cet échange (question/réponse) que nous n’avons malheureusement pas eu le temps de prolonger et d’affiner, mais (et j’insiste fortement là dessus) loin de moi l’envie de polémiquer ou de remettre en cause le bienfondé de la démarche de Racines dans une conjoncture singulière (la société marocaine contemporaine) qui certainement m’échappe. Il n’en demeure pas moins que la marque de notre intérêt pour ce qui est en train de se travailler au Maroc dans les champs culturels et politiques, ne peut faire de notre part l’économie d’une réflexion critique partagée, à condition que cette critique dépasse le cas particulier de ces Etats Généraux de la Culture au Maroc, bien sûr, mais pour questionner nos propres engagements ici ou ailleurs. Il s’agirait, en fait, de vérifier ensemble la place que nous-mêmes (les membres du groupe Pensée et Pratiques) accordons aux langages poétiques et artistiques.

Poésie et Politique. Le champ culturel est beaucoup plus large que le seul secteur de la production artistique. Certes. Mais l’acte artistique peut être considéré sous deux aspects (j’ai conscience que ce que j’avance ici mériterait toute une panoplie de nuances) : soit il conforte la culture dominante établie, soit il lui porte la contradiction parce que son langage (et les pensées qui vont avec) est en rupture avec ce qui lui précède. Le poète Serge Pey, par exemple, n’hésite pas à dire que le principal combat du poète est de lutter contre la poésie, contre ce qui est accepté par la doxa comme faisant partie de la poésie. L’acte artistique qui m’intéresse se place dans une perspective d’émancipation de tous et de chacun, c’est donc un parti pris et non une question de goût. L’acte artistique qui m’intéresse est celui qui fait rupture avec ce qui existe déjà (où qui tend vers cette rupture). Pourquoi ? Parce qu’il est impossible de penser la transformation du monde muni du vieux langage qui ne peut générer que de vieilles pensées (les politiciens qui gouvernent nos sociétés (ou les prétendants (même les généreux d’entre eux) qui finiront tôt ou tard par adopter la langue de bois du Pouvoir plutôt que la langue des brindilles des poètes) ne font usage que de cela, et donc de veilles pratiques dont on a vu à quoi elles ont abouties : de nouveaux ordres militarisés ici, religieux ailleurs… Une révolution poétique (donc des langages) est indispensable pour mener une révolution politique. Il faut révolutionner la révolution, en tenant à distance les langages institutionnels et les idées reçues des vieilles révolutions. Je fais cette hypothèse que pour sortir du chaos dans lequel le monde se trouve aujourd’hui : – « … non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. » (Aimé Césaire) – « … Dès lors, derrière le prosaïque du  » pouvoir d’achat  » ou du  » panier de la ménagère « , se profile l’essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l’existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre- pour-soi n’ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons. » (Extrait du Manifeste pour les produits de haute nécessité, rédigé par neuf intellectuels antillais (Ernest BRELEUR Patrick CHAMOISEAU Serge DOMI Gérard DELVER Edouard GLISSANT Guillaume PIGEARD DE GURBERT Olivier PORTECOP Olivier PULVAR Jean-Claude WILLIAM), en solidarité avec les grandes grèves qui furent menées aux Antilles en 2009) … nous (le groupe Pensée et Pratiques) devrions mettre au cœur de nos débats, réflexions et actions le POÉTIQUE, la parole et l’acte artistique, le travail sur le langage en re-définissant chacun des concepts que nous employons (politique, révolution, citoyen, démocratie, liberté, culture, droits de l’homme, violence, laïcité, féminisme, religion, métaphysique…), en comparant le sens de ces mots selon les langues, les cultures… etc… Ceci ne serait qu’un début…

Soudain…, les artistes, les poètes… Il est vrai qu’en période de paix sociale, les artistes n’intéressent vraiment que ceux qui spéculent sur la valeur marchande des œuvres et les gestionnaires d’industries culturelles vendant ou offrant du divertissement. Le monde actuel étant devenu ce qu’il est, force est de constater que ces « fabricants d’inutilités » (les artistes) deviennent comme par (més)enchantement les cibles des puissances réactionnaires, parfois même des forces néo-fascistes grandissantes (qu’elles avancent ou non masquées derrière des étendards religieux). Il en fut toujours ainsi. Demandons-nous : Pourquoi l’un des premiers assassinats opérés par les milices de Franco dans l’Espagne de 1936 fut le poète Federico Garcia Lorca ? Pourquoi le Maroc des années Hassan II a-t-il enfermé des poètes (Laâbi, Zrika et tant d’autres…), des peintres et autres spécimens du monde des arts ? Pourquoi en janvier dernier a t-on tué à Paris des dessinateurs d’un journal satirique ? Pourquoi la police égyptienne a t-elle tué la jeune poète Shaima al Sabbagh ? Pourquoi des œuvres d’artistes contemporains sont-elles soudain (auto)censurées en France (Mounir Fatmi à Toulouse, et récemment Zoulikha Bouabdellah à Clichy…) ? Les exemples ne manquent pas, ici ou ailleurs, hier ou aujourd’hui… M’est revenu en tête aussi l’Histoire de ce qui fut peut-être le dernier mouvement d’Avant-Garde en France, qui a certainement mené la critique la plus pointue de nos sociétés marchandes et spectaculaires et dont les idées furent incontestablement le carburant théorique des étudiants en Mai 68 : l’Internationale Situationniste (Guy Debord, etc…). Soudain (à partir de 1969), l’IS a décidé d’exclure de son organisation les artistes. L’une des raisons était théoriquement louable : il s’agissait d’accorder la théorie et la pratique. Pour l’IS, l’art est devenu une pratique séparée de la vie, or il s’agissait pour eux de défendre un art de vivre qui serait un dépassement de l’art. Pourquoi pas ? Mais une fois les artistes exclus, l’IS a petit à petit sombré, elle est devenue une machine bureaucratique et dogmatique, incapable de produire la moindre nouvelle idée jusqu’à sa dissolution puis le suicide de son fondateur Guy Debord… Pourquoi assassine-t-on (ou enferme-t-on, ou censure-t-on), les poètes ? Qu’y a-t-il de vraiment subversif dans la langue des poètes pour que soudain les pouvoirs s’en inquiètent ? Pourquoi Platon a-t-il éliminé de sa République les Poètes ? Puisque nous (les empêcheurs de penser en rond de P&P) sommes persuadés que la poésie (de la langue, du corps, des images…) est un facteur d’émancipation, un moyen d’accéder à de nouvelles formes de pensée et de sensibilité, nous avons raisons de ne pas tolérer qu’il en soit fait usage que pour illustrer ou embellir nos propos de militants culturels, ou comme divertissement. Pas plus que la femme, la poésie ne peut être le « repos du guerrier » culturel. Vive le MLP (Mouvement de Libération de la Poésie) !

IMG_4862

Langages de la soumission et langages de la subversion. Je pense, et cela a été soulevé par plusieurs des participants à notre réunion, que nous devons mettre au cœur (non pas au-dessus, au-dessous, à côté…) de nos travaux de P et P le langage, le discours, la poésie sous toutes ses formes. J’entends par poésie ce travail incessant sur le langage (des mots, du corps, des images, des sons…), je ne vois pas d’autres possibilités pour échapper aux vieilles pensées, aux vieux schémas politiques… Si, je vois une autre possibilité : ces moments rares et éphémères qu’on appelle des révolutions où soudain de nouveaux modes de penser et d’agir surgissent, spontanément. Mais avant et après ces moments historiques exceptionnels, pour demeurer aux aguets de nouveaux possibles dont les germes sont déjà là, autour de nous, en nous, mais que nous ne percevons pas toujours, il nous faut la poésie ! La poésie, je le maintiens, est au cœur de la culture. Mais pas n’importe comment, même si les productions artistiques les plus spectaculaires (celles qui dominent le marché et encombrent les médias) peuvent nous le faire oublier, l’acte poétique (ou artistique, comme vous voulez) est la contradiction de la culture. La culture est ce qui est déjà-là, l’art est une promesse de futur, une ouverture, une faille, un empêchement de penser en rond… La culture est notre paysage, l’art est le dépaysement, même sur notre propre territoire, au cœur de nos habitudes de penser et de notre (relatif) confort intellectuel : il mine nos certitudes. La « civilisation marchande » est en crise, mais elle ne s’éteindra pas d’elle-même, elle a montré sa capacité à se régénérer sur les ruines qu’elle a occasionnées avec un cynisme déconcertant.

Le travail sur le langage est une voie « royale » pour saper les fondements idéologiques qui l’accompagnent, qui donnent aux profiteurs tant d’assurance, et dans le même temps pour construire les bases d’autres mondes possibles. J’ai relu récemment les « Chants de Maldoror » de Lautréamont. Il doit exister des textes équivalents dans toutes les cultures. Celui-ci fut une référence incontournable pour beaucoup d’avant-gardes artistiques, des Surréalistes aux Situationnistes. Je l’ai relu, mais j’ai aussi lu (ce que je n’avais jamais fait) un autre livre (postérieur) de Lautréamont, intitulé Poésies. C’est passionnant de lire les deux dans la continuité. Dans le premier, il est question de destruction, dans le second de construction. Comme si Lautréamont avait voulu faire cohabiter les deux sens du mot « Apocalypse » dont on ne retient que le versant « catastrophe générale », oubliant qu’en grec Apocalypsos signifie aussi « révélation ». Est-ce un hasard si Lautréamont a travaillé ce dernier sens sous le titre « Poésies » ? Nous devons écouter les poètes, pas seulement leurs cris, leurs murmures aussi. Lacan disait On n’est jamais poète assez. Je partage ce défi. Nous devons aussi accepter qu’ils nous déçoivent. C’est leur fonction : donner ce que nous n’attendons pas. Ils ne sont pas là pour nous faire du bien quitte à nous exacerber à cause de leur ego démesuré. Nous avons besoin de cette démesure qui est peut-être la seule dimension qui convient aux femmes et aux hommes qui n’ont pas accepté la défaite de Dionysos, de la passion aujourd’hui contrôlée par la pensée gestionnaire des êtres et des choses. Libre circulation des corps et des désirs ! C’est cela la passion dionysiaque.

L’horizon grec : prochain lieu de rassemblement de P et P ? Je trouverais pertinent d’entamer ce travail sur le langage pour décoloniser nos imaginaires surinvestis par l’idéologie marchande et/ou religieuse, par la désespérante attitude de supposer le capitalisme comme période de l’Histoire indépassable, par ce nihilisme de la pensée qui ne sait plus penser la politique autrement qu’en termes gestionnaires…en Grèce ! Un pays à la croisée de l’Orient et de l’Occident qui vient, après de longues et cruelles luttes, de dire non à la logique financière, à l’idéologie économiste et gestionnaire… Un pays qui a donné Homère débutant ses épopées L’Iliade et l’Odyssée par un appel à métamorphoser nos douleurs et nos colères en chant (en poème, en danse, en musique…), le premier vers n’est-il pas : « Chante, Déesse, la colère d’Achille » ? Penser depuis la Grèce nos pratiques, seraient l’occasion propice pour reconsidérer ce que Nietzsche appelait nos « besoins de métaphysique » que ni les religions (il n’y a pas de retour du religieux en ce moment, bien au contraire, les gesticulations intégristes de tout bord confirment la fin des religions), ni les idées révolutionnaires (avec leurs promesses de paradis terrestre) n’arrivent plus à combler. Nous vivons sous le règne totalitaire de la pensée et de la pratique gestionnaires du monde, autant dire le vide politique. Vide dans lequel s’engouffrent toutes sortes de monstres néo-fascistes ou d’anges humanitaires, bref des chimères. La pensée et pratique poétique du monde est peut-être la dernière issue qu’il nous reste pour relancer du politique, remettre au goût du jour un désir de tisser de nouvelles formes d’existence terrestre, de réinventer du lien social… Nous devons entendre les appels grecs pour avancer dans nos pensées et nos pratiques, et mieux cultiver nos potagers. Telle est ma suggestion pour nos travaux à venir…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s