Quel environnement propice pour le développement des industries créatives en Méditerranée?

La question de l’accès aux financements

Intervention d’André Akutsa à la Rencontre de Casablanca le 23 janvier 2015 Après plusieurs années d’activité comme acteur culturel à Marseille, André Akutsa dirige sa propre structure de consulting Noria DP. Il ne se présente plus aujourd’hui comme un opérateur culturel, mais se positionne à un endroit où la culture est en lien avec d’autres enjeux que la production artistique ou l’esthétique. La perspective de cette présentation entre dans le cadre d’un travail de plaidoyer. C’est donc à partir de ce nouveau point de vue qu’il pose une série de questions tout à fait décisives à la fois en Europe mais aussi en Méditerranée.

Quel est l’état d’esprit du secteur culturel et artistique aujourd’hui ? Est-ce qu’on construit des passerelles, des alliances avec les autres secteurs, les autres composantes de la société ? Est-ce qu’on est un secteur à part entière ou entièrement à part ?

Pendant longtemps, pour pouvoir exister politiquement, le secteur culturel a affirmé très fort le fait qu’il était à part, avec des spécificités à respecter. Par conséquent, il est parfois perçu comme étant hors de la société et cela entraîne d’autres difficultés. Si l’on s’inscrit dans une logique de plaidoyer et d’influence sur les politiques publiques, dans l’espace euro-méditerranéen, il est intéressant de se poser la question suivante : quel est le positionnement du secteur culturel vis-à-vis des autres secteurs de la société ?

Accès aux financements publics

Plusieurs aspects sont à prendre en compte.
Tout d’abord, la question de la légitimité, car la puissance publique a une contrainte propre et fondamentale : justifier l’utilisation de l’argent du contribuable, quel que soit le statut ou la catégorie du bénéficiaire, à savoir opérateur culturel, économique, ou autre. Dès lors qu’on engage de l’argent public, il faut le justifier. Mais la puissance publique prétend de plus en plus qu’elle n’a pas suffisamment d’arguments pour légitimer ses subventions aux acteurs culturels (mis à part certaines grandes institutions emblématiques). Ce doute, cette nécessité de légitimation se pose-t-elle dans les mêmes proportions lorsqu’il s’agit de financer des acteurs économiques ou d’autres secteurs de la vie sociale ? Dans une perspective de plaidoyer, le groupe Pensée & Pratiques pourrait contribuer à renouveler le discours sur la légitimation de l’investissement public dans le secteur culturel.

Si l’on creuse un peu cette dimension de la légitimité, on aborde la question du droit. Le droit entendu comme capacité des citoyens à prendre l’initiative (dans le domaine culturel en l’occurrence) qui est un élément fondateur de la légitimité ; mais aussi le droit entendu comme droit positif à savoir le cadre légal où se déploie la créativité (statut de l’artiste, droits d’auteur, etc.). Si la puissance publique est convaincue de l’importance d’investir dans le secteur culturel, elle mettra en place un cadre légal approprié pour son développement.

L’autre dimension de la légitimité est la question du résultat : la puissance publique exige constamment un retour sur investissement, autrement dit, un bénéfice de la subvention octroyée, d’abord pour l’institution donatrice, ensuite pour l’intérêt général et le citoyen. Aujourd’hui, les grosses structures savent répondre à cette question ; les structures émergentes en revanche ont plus de difficulté. Au-delà des questions très techniques, le groupe P&P peut être utile en apportant des éléments de réponse sur l’obligation de résultat, en termes de retour sur investissement.

Un autre élément qui revient souvent est la question du rapport moral à l’argent : un opérateur culturel, un artiste, a-t-il le droit de gagner de l’argent, de faire des bénéfices, et de le faire savoir ? A-t-il le droit de gagner un salaire ou doit-il être condamné à avoir plusieurs emplois en même temps et à vivre dans la précarité ? En d’autres termes, est-ce que l’esprit créatif est compatible avec l’esprit de business ? Cette question ne se pose peut-être plus pour les structures qui sont matures. En revanche, elle reste d’actualité pour les petites structures émergeantes dans le contexte des transformations sociales en Méditerranée.

La réponse à cette question dépend aussi de notre positionnement vis-à-vis de l’institution publique. Y a-t-il une forme de complexe vis-à-vis de l’argent qui ferait qu’un opérateur culturel se sentirait plus à l’aise avec une subvention publique qu’avec une dotation privée ? Les réponses sont très diverses.

La réflexion du groupe P&P peut participer à la construction d’un argumentaire politique nouveau, qui explique la relation entre l’action culturelle ou artistique et les grands enjeux sociétaux au niveau méditerranéen, national ou local. Cet argumentaire de plaidoyer a une double destination. Il est d’abord à l’attention de la puissance publique pour lui apporter les éléments qui lui permettent de justifier ces investissements dans le champ culturel. Ensuite, il fournit aux opérateurs culturels eux-mêmes les bases d’une réflexion sur leur positionnement dans l’écosystème de la société. 

Accès aux financements privés.

Quelques pistes sur lesquelles réfléchir.

Les pépinières d’entreprises à distance.
Les « couveuses d’entreprises » ne sont pas forcément une idée nouvelle[1] ; mais au lieu de réunir les entreprises créatives émergentes dans un même lieu, on pourrait réfléchir à des pépinières virtuelles à distance qui pourraient être transnationales dans l’espace méditerranéen. L’idée n’est pas de faire tout par ordinateur, mais de mettre en place un accompagnement des entreprises émergentes grâce à un ensemble de services à distance et en ligne via les nouvelles technologies. Les animateurs se déplaceraient régulièrement, et des temps collectifs ponctuels pourraient être imaginés afin de maintenir une certaine dynamique de groupe.

Un fonds de soutien au démarrage des initiatives culturelles et artistiques par des micro-financements.
En effet, le premier problème des entrepreneurs culturels est celui du « premier sou », pour formaliser son projet, pour préparer un dossier de démarchage, pour s’équiper de manière minimale. Cela est vrai plus particulièrement sur la rive Sud de la Méditerranée. A ce stade, les besoins peuvent être relativement modestes, de l’ordre de 1 000 € à 3 000 €. Mais cette aide peut changer radicalement la trajectoire d’un projet, en donnant le petit coup de pouce pour passer à l’étape d’après. C’est une manière très concrète d’aider sans passer par des démarches bureaucratiques compliquées.

Le microcrédit inventé par le professeur Yunus et sa Grameen Bank.
Aujourd’hui, la logique du mécénat ne s’applique pas vraiment à la réalité de nos pays du sud de la Méditerranée ; ni d’ailleurs le crossfunding ou le crowdfunding [2] qui sont en train d’émerger mais dont on ne sait pas encore comment ils vont évoluer. En revanche, le système de microcrédit a été expérimenté dans d’autres secteurs de la vie sociale pour financer de petites initiatives. Pour le secteur culturel, on pourrait réfléchir à un système de microcrédit qui permette d’injecter de l’argent privé pour des initiatives qui ont des finalités sociales. Il n’y a pas de difficultés à établir des liens entre l’industrie créative et l’économie sociale et solidaire : c’est une piste à explorer, si on se positionne en tant qu’opérateur de la société civile.

ANIMA Investment Network.
C’est un réseau issu de la programmation précédente de l’IEVP (Instrument de la politique européenne de Voisinage) lorsque des agents de développement local comme les chambres de commerce de la rive nord et de la rive sud se sont rassemblés pour constituer un fond d’investissement en faveur des entreprises des deux côtés de la Méditerranée. Ce réseau possède une grande expertise dans le secteur de l’investissement économique « classique » ; et il manifeste depuis peu son intérêt pour le champ des industries créatives. Il dispose de fonds et aussi de la crédibilité économique vis-à-vis des institutions. Il serait intéressant d’approcher ce réseau afin de bénéficier de son expertise.

En conclusion, il faut garder à l’esprit que l’accès aux financements dans le secteur culturel n’est pas seulement une question d’expertise technique : c’est avant tout une question politique qui appelle de nouvelles stratégies collectives et des alliances à construire.

Janvier 2015

[1] Une pépinière d’entreprises est une structure d’accueil, d’hébergement et d’accompagnement du porteur de projet et de la jeune entreprise. Elle permet ainsi de favoriser la réussite des nouvelles entreprises en réduisant les obstacles liés au démarrage de l’activité.
[2] Crossfunding et crowdfunding : financement participatif par l’utilisation des réseaux sociaux.

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