Travailler au-delà de la vague

Entretien avec Oussama Rifahi, directeur exécutif de AFAC,
par Kenza Sefrioui, le 5 novembre 2013

Arab Fund for Arts and Culture (AFAC) est une organisation créée en 2007, avec un groupe de personnalités des pays arabes et des fondations européennes et américaines, basée au début à Amman et actuellement à Beyrouth. Notre but est de donner des bourses ou des subventions aux artistes, écrivains, cinéastes ou aux petites structures qui constituent le secteur indépendant dans le domaine de l’art et la culture dans le monde arabe et au-delà du monde arabe, dans la diaspora arabe en Europe ou ailleurs.

L’objectif est non seulement d’apporter un soutien aux artistes arabes mais aussi de promouvoir des interactions avec les artistes et les professionnels du monde entier. Nous avons également l’ambition de contribuer au développement d’une culture de la philanthropie culturelle qui n’existe pas assez dans le monde arabe. Le but est de créer un écosystème qui pourrait permettre à l’art et à la culture du monde arabe d’être en majorité subventionnées et soutenues par les pays arabes eux-mêmes. Actuellement, autour de 70% de tout ce qui se passe dans le monde arabe est subventionné par l’extérieur du monde arabe (sans compter les projets dans les pays du Golfe).

Depuis 2011 avec les printemps arabes comment ça se passe pour vous ? Quel impact sur les projets et sur votre action ? Est-ce qu’il y a plus de difficultés, en général, et en particulier pour la recherche de financement ?

C’est une question que tout le monde est en train de se poser.

Ce qui s’est passé depuis 2011 a augmenté l’intérêt vers le monde arabe. Mais de notre point de vue, ça n’a pas vraiment facilité le fundraising, alors qu’on aurait pu l’imaginer, étant donné que l’art et la culture occupent une place centrale, avec les changements sociaux et politiques. Par contre, au niveau du contenu, du mode de production des artistes, on sent surtout un sentiment d’urgence, un besoin de documenter, de s’exprimer qui est assez intense aujourd’hui. Depuis 2011 jusqu’à la moitié de l’année passée, il y a eu un certain optimisme, un enthousiasme, une production un peu effrénée. Or ces dix derniersmois, on sent un certain recul au niveau de la spontanéité. Les gens sont en train d’intérioriser ce qui se passe autour d’eux, ils essayent d’analyser cette résurgence des nouvelles tendances de conservatisme, comme ce qui se passe en Tunisie, en Libye, en Egypte surtout.

Tunis

Tunis

Alors, on observe une certaine réaction contre la volonté de s’exprimer dans l’espace public, comme au début du printemps arabe. On sent maintenant un désir de dissimuler peut être un peu, de refouler cette énergie, sans doute à cause d’une ambiance générale sécuritaire et politique.

Au passage, je voudrais dire que « le printemps arabe » est un terme que je n’aime pas du tout parce que cette expression a une connotation historique et politique déterminée qui implique une saison courte, alors que nous sommes dans un changement de longue durée qui avait déjà démarré depuis un certain temps et qui va durer très longtemps. Donc ça crée des attentes un peu trop optimistes sur ce qui va se passer autour de nous.

Quels sont les trois éléments les plus importants pour décrire la situation actuelle ?

D’abord et surtout il y a aujourd’hui un certain découragement, une certaine fatigue. Les gens, surtout les jeunes qui constituent la majorité de la population, ressentent aussi de l’impatience à l’égard du changement politique, avec le désir d’envahir les espaces publiques, de s’exprimer finalement en toute liberté. Mais à cause de cette fatigue, les gens deviennent un peu sceptiques, parfois même cyniques.

Un autre phénomène, lié peut être aux nouveaux médias, est l’immédiateté. Le présent est devenu très important. C’est à dire que les gens veulent vivre dans le présent. Ils vivent dans l’instant, ils ne veulent plus attendre ce qui va arriver dans le futur. Avant on avait un souci de planification pour les années à venir, alors que maintenant on veut documenter, photographier ce qui se passe ici et maintenant.

Un troisième élément c’est l’interconnexionimportante qui existe aujourd’hui entre les différents acteurs du monde de la culture. Notamment chez les jeunes. Pensons par exemple à ceux qu’on appelle les youtubers. Maintenant avec les nouveaux médias, les jeunes sont interconnectés : par exemple, des Libyens qui parlent avec des Syriens ou des jeunes Saoudiens. Aujourd’hui, avec de très petits moyens, on peut s’adresser à un publicimmense.

Comment les différents acteurs définissent-ils leur rôle aujourd’hui, que ce soit la société civile, les artistes, les intellectuels, les politiques ?

Les artistes maintenant vivent un peu plus au milieu des changements en cours. Et ils sont sérieusement convaincus que leur travail artistique reflète ce qui est en train de se passer autour d’eux, qu’il porte un message politique, un message social. Donc ils se sont éloignés de ce qu’on appelle l’art pour l’art. Les artistes se sont tournés vers l’art pour un but, « art for purpose », ou l’art pour documenter, l’art pour la connaissance. Un peu schématiquement, on peut dire que les artistes considèrent qu’ils ont une mission à accomplir. Ils sont engagés, ils veulent investirl’espace public, et sortir la société de la torpeur de ces quarante dernières années.

Quant aux intellectuels, je pense qu’il y a désormais un clivage entre les « vieux », les intellectuels de la génération des 45 ans et plus, et les jeunes. Il y a un certain degré de fatigue chez les premiers, alors que chez les jeunes, il y a plutôt de l’impatience et la volonté de faire bouger les choses rapidement. Pour simplifier, on a d’un côté le scepticisme des « vieux », et de l’autre côté les jeunes qui pensent que ce n’est pas fini, qu’on peut encore avancer dans le changement.

La société civile, elle, connaît une certaine crise. En effet, elle était active bien avant le printemps arabe et pourtant elle a étésurprise par les événements de 2011 qui ont remis en question son rôle, puisqu’elle n’a pas été le déclencheur. Du coup elle est un peu passée à côté. Maintenant que les forces réactionnaires reprennent de la force, elle essaye de se redéfinir, avec la volonté d’être à l’avenir le moteur du changement. Mais ce n’est pas facile.

Un autre aspect est que la société civile est toujours vue comme extérieure ou éloignée de la majorité de la population, puisqu’elle porte des idées et des principes importés de l’extérieur et qu’elle est financée de l’extérieur.

Ceci dit, on est en train de voir, avec beaucoup d’espoir et d’optimisme, quelque chose de nouveau apparaître : de nouvelles petites associations qui naissent, qui commencent un peu à bourgeonner autour de nous, qui travaillent de manière plus participative, plus sociale, en faisant appel à des modes de financements alternatifs, comme le crowdfunding. Nous nous demandons comment nous pouvons apporter notre soutien à ces nouvelles expériences.

Beyrouth

Beyrouth

Enfin, le rôle des politiques ne peut être défini de manière univoque. Cela dépend du contexte : le monde arabe est une mosaïque de situations différentes. Au Liban, on est très désabusé vis-à-vis de la classe politique. On ne voit pas de lumière au bout du tunnel. Il y a un grand pessimisme. En Egypte, on est en train de vivre un retour à un despotisme très peu éclairé avec une forte limitation des droits civiques, des libertés. Ce retour en arrière est contesté par un nombre de plus en plus croissant de gens. Et il y a une polarisation énorme au niveau de la société, ce qui est un peu inquiétant. Mais c’est un pays à grand potentiel. La Tunisie est dans une situation plus démocratique qui connaît un débat publicassez intense. En Algérie, il y a un rideau et on a du mal à comprendre ce qui se passe là-bas. Avec des petites initiatives au niveau gouvernemental en art et culture mais avec beaucoup de corruption aussi. C’est compliqué.

Enfin, il y a le Golfe. Là il y a beaucoup d’opportunités mais il faut défaire beaucoup de stéréotypes. Le premier stéréotype c’est que les artistes là-bas n’ont pas besoin d’argent, c’est faux. Le deuxième stéréotype est qu’il n’y a pas de production culturelle intéressante là-bas, c’est faux aussi. Le troisième, c’est que les gens sont très introvertis et ne veulent pas communiquer avec les autres, ce qui est faux.

Au fond, l’idée est d’encourager une intégration régionale du monde arabe dans sa diversité. Maintenant il est devenu plus facile de parler du fond commun que les pays arabes partagent. Un fond conservateur qui a prévalu pendant beaucoup d’années, mais aussi un renouveau d’énergie, un partage des problèmes de censure, de développement, une égale aspiration à une plus grande liberté d’expression. C’est en fait assez positif.

Que peut-on dire des relations avec la rive nord de la Méditerranée et avec la Turquie ?

Nous sommes dans un monde qui communique par essence, par principe. Donc même si on parle de monde arabe, il s’agit de frontières très fluides qui sont en contacts avec la Turquie, l’Iran et bien sûr avec l’Europe. C’est un peu comme la carte des vols entre l’Europe et le monde arabe : il y a des connexions partout. Ça bouge partout : au niveau de la communication, de la participation à des festivals, à des biennales. On est devenu un monde connecté.

Comment voit-on la situation dans un avenir proche, disons, dans 5 ans ?

Je pense qu’on va assister à un renforcement du rôle de l’art et de la culture, un rôle de plus en plus central. Par ailleurs, on va avoir un engagement beaucoup plus important de la part des entreprises privées. Dans le financement et les subventions, on va avoir beaucoup plus d’individus, de philanthropes qui vont émerger à l’intérieur du monde arabe, et qui vont commencer à s’intéresser à ce secteur. C’est à dire qu’il y aura plus de financements venant de l’intérieur.

Au niveau du financement public, il ne va pas y avoir un grand changement. C’est-à-dire qu’on va toujours avoir une défaillance publique au niveau des arts et la culture.

Par ailleurs, je pense que ce qui s’est déclenché il y a deux ans va continuer. Là aussi, il n’y aura pas beaucoup de changements. A savoir qu’on va voir des jeunes continuer à assumer de plus en plus leur rôle, leur appartenance à la société et aussi continuer à se faire entendre, ils vont être plus passeurs. Ils vont assumer beaucoup plus leur vie, leur environnement et leur rôle.

Je suis optimiste au niveau du rôle que les jeunes vont prendre et les artistes aussi. Finalement on peut terminer sur une note optimiste.

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