Le secteur culturel au Liban

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Rania Stephan est réalisatrice, originaire du Liban. Après quelques années passées en France, elle repart vivre en 2005 à Beyrouth, où elle se consacre entièrement à ses films. Ce texte est issu de son intervention à la table ronde sur « la coopération culturelle à l’heure des révolutions méditerranéennes », organisée avec le groupe Pensée et pratiques, dans le cadre du Festival des Instants Vidéo numériques et poétiques le 11 novembre 2013.

Le secteur culturel au Liban

Le Liban est un pays dysfonctionnel, un Etat défait. Il n’y a pas de politique culturelle, il n’y a pas d’argent. En tant qu’artiste, je n’ai aucun contact avec l’Etat libanais et c’est une entité qui n’a aucune incidence sur ma vie. Chacun doit donc trouver sa manière de survivre et de faire son travail. Mais d’une certaine manière, cette faiblesse de l’Etat libanais est également un avantage parce que ça nous permet de dire et de faire des choses assez librement. Plein d’initiatives personnelles très pointues et remarquables se font spontanément grâce à des individus qui forgent des idées. Ce sont les initiatives personnelles qui marquent l’espace culturel au Liban.

On trouve une pluralité de niveaux de création. Il y a une première strate constituée de quelques artistes (aussi issus de la diaspora libanaise) qui sont très connus à l’étranger. Il existe en effet des organisations qui font un travail remarquable pour faire un lien entre la création artistique libanaise et l’étranger. Il y a une seconde strate composée d’autres artistes qui essaient de trouver des subventions à l’étranger mais l’Europe semble moins apte à financer en ce moment à cause de la crise. Les artistes se dirigent donc plutôt vers le Golfe et s’adressent à des structures privées comme les fondations. On observe d’ailleurs une sorte de retour vers les pays arabes pour la recherche de subventions. On se rend compte qu’il y a aussi un marché de l’art dans ces pays là mais la difficulté réside dans le fait que les artistes sont peut-être propulsés parfois trop vite dans ces marchés. Cela semble donc fausser un peu le rapport de l’artiste à l’art et au contexte de production. Il y a ensuite une troisième strate qui est la scène artistique libanaise, proprement dite. Le fait que cette scène est très dynamique dans un contexte régional apocalyptique peut paraître surprenant.

Le Liban est un pays d’extrême polarisation politique. Il y a des creux, des trous, des interstices où l’expression artistique la plus pointue peut exister grâce à des institutions portées par des individus engagés et qui font preuve d’une volonté incroyable, qui passent leur temps à essayer de trouver des financements. Le Liban semble donc subir le contrecoup de la situation syrienne mais garde ses particularités : en ce moment, on peut d’un côté connaître des poussées intégristes sunnites et fondamentalistes chiites et de l’autre peuvent se tenir des expositions très audacieuses. Tout ça cohabite au Liban.

Les Révolutions arabesIMG_4072.JPG

Pour moi, 2011 demeure définitivement un moment historique. Si certains ont du mal à appeler ça une Révolution, c’est bien un bouleversement profond des sociétés arabes qui est survenu à l’occasion de ces évènements. Les sociétés arabes se sont en fait révélées à elles-mêmes avec toutes leurs complexités, leurs tendances souterraines qui n’étaient pas visibles politiquement jusqu’alors. On n’est plus dans un rapport unilatéral à l’Occident. Maintenant on est obligé de redéfinir énormément de concepts et de nous les approprier. Par exemple, une analyse seulement marxiste me paraît très limitée. Il nous faut pouvoir inventer de nouveaux concepts pour observer ce qui se passe et tenter de donner du sens à cette réalité.   En ce moment, on a comme une sorte de revers à cette énergie créatrice et nouvelle qui s’est révélée aux yeux des sociétés arabes. Ce qui se passe maintenant, ce n’est pas le moment le plus optimiste mais, pour moi, les révolutions arabes ont définitivement redonné l’espoir qu’un changement peut être possible et ça c’est vraiment majeur. Tout ce que je ressens en tant que Libanaise vivant en Orient, c’est que, ce qui s’est passé avec ces révolutions, c’est un bouleversement à la fois profond, complexe, étrange, génial et très inventif.

Je trouve que réduire cette folle énergie qui a explosé depuis 2011 à un complot américain et israélien n’a aucun sens et ça me rend très triste de l’entendre parce qu’il y a des gens qui se sont sacrifiés, qui ont donné leur vie et qui ont déployé un imaginaire tellement incroyable pour qu’une expression différente soit possible. Avec ces révolutions, on est face à nos sociétés dans leur nudité, dans ce qu’elles ont de plus profond, d’inventif, de réactif. Il faut faire avec ce magma et inventer des notions et des outils d’expression différents pour nous redéfinir, pour savoir comment on va faire avec tout ça. Aujourd’hui, il s’agit de comprendre comment composer avec le retour de bâton qu’on connaît en Syrie et en Egypte.

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