Euromed, culture et nos batailles civiles

Table ronde Instants Vidéo, Marseille, 11 novembre 2013
Par Giovanna Tanzarella

Notre monde méditerranéen a beaucoup changé ces derniers temps et les changements ne sont pas achevés. Or le trouble, le désarroi, le sentiment d’être désemparés qui nous a saisi dans ce nouveau contexte, a saisi également les institutions européennes et nationales qui semblent avoir perdu le cap et ne plus avoir de vision d’avenir.

Dans la situation actuelle, quel est le rôle joué par les institutions ?

C’est important de se poser cette question, parce qu’on a beau être artistes, opérateurs culturels ou militants des sociétés civiles, nous sommes des citoyens et nous avons besoin des institutions. Nous devons donc nous interroger sur les cadres institutionnels qui nous concernent, parce que c’est aussi là que l’on peut éventuellement trouver de l’aide, bien que pour l’instant ce ne soit pas vraiment le cas.

Plus important : nous demandons aux institutions de contribuer à créer un espace entre l’Europe et la Méditerranée tout à fait différent de cette frontière mortifère que nous connaissons aujourd’hui.

Aujourd’hui, où nous en sommes des dispositifs institutionnels qui ont été pensés par les États ainsi que par l’Union européenne ? Où en est l’initiative lancée il y a une vingtaine d’années (en 1995), de la première politique ambitieuse, porteuse d’une vision de long terme sur la Méditerranée, qui s’est appelée le Partenariat euro-méditerranéen (PEM) ?

Pour la première fois, cette initiative politique comportait tout un chapitre sur la culture et sur le rôle de la culture dans cette politique globale. Pour la première fois, les États de la zone avaient imaginé des instruments opérationnels pour soutenir le secteur culturel.

Depuis lors, deux autres dispositifs institutionnels internationaux en direction de la Méditerranée ont été créés : l’un est issu du PEM, il s’agit de l’Union pour la Méditerranée (2008), l’autre est la Politique européenne de Voisinage, inaugurée par l’Europe en 2004.

Dès 2004, l’Europe a donc commencé à considérer la Méditerranée comme une zone de voisinage, ce qui constitue un glissement par rapport à l’idée de partenariat qui prévalait jusque là. On est passé de l’idée de bâtir un espace de partenariat autour de la Méditerranée, à l’idée de créer un « cercle d’amis » autour de l’Europe. C’est bien l’Europe qui se trouve désormais au centre et les finalités sont de sécuriser ses frontières, de limiter les « risques » et de créer une aire de paix pour garantir la stabilité et la sécurité aux portes de l’Europe. La logique est totalement différente. C’est comme ça que désormais l’Europe pense la Méditerranée puisque la Politique de Voisinage est celle qui régit les relations avec le Sud.

Défilé philosophique, Pascal Lièvre

Défilé philosophique, Pascal Lièvre

Quid de la culture ? Pas grand-chose. Peu d’outils ont vu le jour pour favoriser l’échange et financer les actions de terrain. Dans le cadre du Partenariat euromed, de grands programmes comme Euromed Héritage et Euromed Audiovisuel ont été lancés avec beaucoup de moyens mais au profit de très peu de projets. Puis en 2005, la Fondation Anna Lindh (FAL) a été créée comme l’instrument principal du dialogue interculturel, ce qui n’était pas une mauvaise idée en soi. Cependant, sa structure a été conçue dans le plus grand mélange des genres : les gouvernements décident de tout (programme, budget, …) et les sociétés civiles via les réseaux FAL sont censées donner de la légitimité à des décisions auxquelles elles n’ont pas pris part. La Fondation Anna Lindh reste aujourd’hui le seul outil imaginé par les États de la zone pour le secteur culturel. Près de dix ans plus tard, le bilan n’est pas glorieux.

Beaucoup pensent la même chose de l’Union pour la Méditerranée qui apparait aux yeux des experts exclusivement comme une structure bureaucratique, sans vision, sans budget, et dans lequel la culture n’a aucune place. L’UpM fonde son existence sur l’idée que pour être efficace en Méditerranée, il faut éviter les questions politiques ; il faut en revanche soutenir des projets concrets, si possible en se fondant sur le monde de l’entreprise, et surtout des projets d’infrastructures, de très grande envergure. De l’UpM, de cette institution aussi, il ne faut pas attendre grand-chose, lorsque on évolue dans le secteur culturel et artistique.

Aujourd’hui la crise est là, avec comme conséquence le fait que l’Europe, en parallèle avec la rive sud, est très centrée sur elle même, chaque pays est replié sur lui-même. Le principe européen lui-même est en crise : c’est à dire l’idée qu’il existe un intérêt général qui devrait prévaloir sur les concurrences entre les États, sur les rivalités nationales. Depuis 2007, l’Europe est devenue la somme des équilibres et des négociations constantes entre les gouvernements et plus personne n’est détenteur du « bien commun ». C’est grave et ça explique pourquoi l’Europe semble si perdue, pourquoi elle n’arrive plus à voir vers où elle va, et pourquoi les citoyens s’en éloignent ou s’en méfient.

En revanche, aujourd’hui, nous, les militants de la culture et des arts, nous qui sommes sur le terrain, nous sommes sans doute plus clairvoyants, et dans notre tentative constante de comprendre ce qui se passe, nous sommes beaucoup plus courageux et visionnaires que les institutions elles-mêmes. Sans doute cela est dû au fait que depuis toujours nous nous coltinons avec toutes les difficultés et nous avons décidé de ne pas nous en écarter.

Donc fin de la Méditerranée comme idée, du moins, pour l’instant. Fin de l’Euromed comme projet politique européen et crise de la vision de long terme.
A partir de là, que peut on faire ?

Évidemment, les artistes n’ont pas vocation à prendre des drapeaux et à descendre dans la rue, ce n’est pas là le but principal de l’artiste, son but est de créer et pour nous, opérateurs culturels, ce qui nous intéresse est de protéger les artistes pour qu’ils puissent continuer à créer. Notre souci est donc de continuer à avancer malgré tout et de faire en sorte que les cadres évoluent dans le bon sens.

Pour conclure ce propos qui n’est pas très optimiste, je pense que nous devons réfléchir en tant qu’acteurs du secteur culturel à la question suivante : avec qui faire alliance ? C’est très important parce que nous sommes très fragiles, nous sommes même les plus fragiles. Nous avons donc besoin de savoir avec qui cheminer ensemble.

Je dirais donc un peu schématiquement : nos adversaires ce sont d’avantage les États que l’Europe en tant qu’institution. On constate en effet que la dérive européenne qui consiste à ne plus trouver un fil commun, une vraie parole commune, ça nous pénalise énormément. Nous devons donc chercher en Europe nos alliés. Or de ce côté là, il y a de petits signes positifs puisque l’Union européenne semble vouloir reprendre en main le dossier de la Méditerranée après l’avoir abandonné depuis plusieurs années.

Mais surtout je pense qu’avant tout nous devons absolument faire alliance avec la société civile. Nous avons tout intérêt à nous connecter avec les batailles civiles, tout on restant ce que nous sommes. C’est vraiment important à mes yeux de prêter attention à ce qui se passe du côté de ceux qui se battent pour un nouveau paradigme de développement, pour un nouveau modèle économique, pour l’État de droit, pour l’égalité entre les hommes et femmes, pour la libre circulation des personnes en Méditerranée. Ce sont des batailles civiles qui nous appartiennent fondamentalement, et nous y avons une place.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s