Art et espace public en Tunisie

Table ronde, Instants vidéo, 11 nov 2013, Marseille.
Par Héla Ammar

Depuis la révolution, les artistes comme les autres citoyens tunisiens n’ont jamais été aussi libres de s’exprimer. Les artistes ont investi un espace public qui jusque là, nous a été simplement confisqué par le régime de Ben Ali et bien avant par les dernières années du règne de Bourguiba. Auparavant, la photographie pour ne prendre que cet exemple était pratiquement interdite dans la rue. Lorsqu’on se baladait dans la rue avec son appareil photo et qu’on voulait photographier ne serait-ce qu’un bâtiment, il y avait toujours des policiers pour nous enlever notre pellicule ou pour vérifier ce qu’on avait pris en photo. La répression et la peur étaient là.

Dream City 2012

Dream City 2012

Il y avait certes des manifestations artistiques en espace public, mais elles étaient rares et étaient toutes strictement encadrées. C’est le cas notamment de Dream City qui en est, grâce à la passion aux sacrifices et à l’acharnement de ses organisateurs, à sa troisième édition.  Depuis la révolution, des manifestations organisées mais également spontanées se sont multipliées pour investir pleinement l’espace public. Il y a eu de la danse, du théâtre, de la photo et les murs des villes se sont parés pour la première fois de graffitis.

Ces manifestations artistiques quelles qu’en soient les formes n’ont pas toutes été reçues de la manière la plus positive. L’une d’entre elles (l’exposition d’art contemporain Tunis art fair qui s’est déroulée en 2012 au palais Abdellya) avaient déchainé les passions autour de la notion du sacré et de la possibilité d’y avoir porté atteinte. Elle a également donné lieu à des actes de vandalisme et à des violences à l’égard des artistes.
Le fait est qu’aujourd’hui le citoyen est confronté à de nouvelles formes d’art qui pénètrent son espace. Et s’il ne les comprend pas ou qu’il ne les accepte pas, c’est peut être aussi parce qu’il n’y a jamais été habitué.

Khira et Rochdy, Dream City 2012

Khira et Rochdy, Dream City 2012

L’art contemporain était confiné à l’espace privé, dans des galeries (principalement situées dans la capitale) et donc destiné à une poignée d’initiés, voire de privilégiés.  L’art était pratiquement absent des régions. L’incompréhension du citoyen est donc légitime et en dehors de la violence qui est dans tous les cas condamnable son interaction avec l’art qu’on lui propose (c’est à dire le fait qu’il puisse aussi le rejeter) est positive car elle est en soi un exercice de sa propre liberté d’expression.

C’est ainsi que les libertés d’expression des artistes d’une part et des citoyens d’autre part se sont opposées. Avec le temps et le dialogue, elles finiront cependant par cohabiter, car cela procède inévitablement d’un long processus d’apprentissage partagé. Cela implique également de faire  acte de résistance, car pendant cette période de transition (qui d’ailleurs n’est pas finie), la création artistique a été réprimée par les autorités en place. Des artistes (notamment rappeurs et graffeurs), il ne faut pas l’oublier ont été poursuivis et condamnés.

S’agissant de la coopération nord-sud, la révolution a permis de braquer les projecteurs sur la scène artistique tunisienne. Et l’on s’est aperçu enfin qu’il il y avait des artistes en Tunisie ! Et l’on s’est dit qu’il était temps de collaborer avec eux sur différents projets.
Il y a eu principalement deux sortes de projets. Il y a eu d’abord une attente de savoir ce qui se déroulait sur l’autre rive de la méditerranée, ce qu’était réellement la révolution… En somme on nous demandait d’illustrer la révolution, de décrire ce qui était en train de se passer dans les rues de Tunis ou dans les maisons, en faisant abstraction du travail de l’artiste qui lui, est antérieur à la révolution. On ne s’intéressait pas finalement aux artistes ou à leur travail, on s’intéressait à la révolution et si vous ne vous inscriviez pas dans cette démarche, votre travail n’était pas digne d’intérêt.
L’autre type de projets qui était proposé favorisait un travail de proximité avec les citoyens et plus particulièrement dans les régions profondes. L’avantage de ce type de projet est de décentraliser l’art contemporain alors qu’il a été pendant trop longtemps l’apanage de la capitale. Ces projets visaient à « démocratiser » l’art, de le rendre plus accessible à tous. C’est dans cette perspective que différents projets sont nés à l’initiative des institutions européennes notamment dans différents régions de Tunisie où il s’agissait de produire des œuvres soit en collaboration avec des citoyens ou soit pour les citoyens.

En dépit des avantages affichés de ce dernier type de projet, certains dérapages pouvaient être craints. On pouvait craindre en effet que l’artiste module son langage artistique en fonction de la compréhension du citoyen, en fonction du niveau de connaissance du citoyen. Or, quand on sait que le tunisien moyen, ne connaît pas l’art contemporain et qu’il n’y est pas habitué, cela implique forcément la nécessité d’une approche pédagogique. Personnellement, je ne pense pas que l’artiste doive expliquer son travail et encore moins le justifier. Cela supposerait une particulière condescendance pour le public tunisien qu’on jugerait à l’avance comme définitivement incapable de ressentir les choses faute de les comprendre.

Il y a indéniablement, de la part des opérateurs culturels, un réel effort de comprendre la réalité tunisienne. Plusieurs mesures ont été prises pour favoriser le travail et la condition des artistes mais encore une fois, a-t-on su cibler et répondre aux attentes des artistes ? Il y a certes chez les artistes des attentes de visibilité mais il y a aussi des attentes d’échange concerté et de projets conçus et mis en place de manière bilatérale. Nous sommes dans l’attente d’une collaboration qui implique un échange d’expériences et qui comprenne aussi la formation. En somme, nous restons dans l’attente de véritables partenariats.

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